Les confidences exclusives d’une chenille qui pouvait tuer !

Vet’in Vienne : Pouvez-vous décliner votre identité mademoiselle ?

Mes admirateurs parmi les scientifiques m’appellent Thaumetopoea pityocampa, mais entre nous, vous pouvez m’appeler chenille processionnaire du pin, c’est plus intime !

VIV : Mais pas bien plus court ! Ça fait quelques temps qu’on ne vous avais pas vue par ici ?

Voyons, voyons, nous sommes le 12 février, c’est bien ça ? Bon, il va falloir me laisser quelques instants pour reprendre mes esprits. Comprenez-moi : cela fait maintenant bientôt deux mois entiers que je dors au chaud, blottie contre mes sœurs !

VIV : Pas mal comme sieste !

Hé oui, nous nous étions fait un petit cocon bien douillet, tout en haut d’un très beau pin, là où les rayons du soleil nous atteignaient le mieux. Ainsi protégées, nous avons pu passer l’hiver sans craindre le froid. Vous nous avez peut-être repérées, en levant le nez au ciel en plein hiver : une petite hotte de père Noël toute blanche, perchée dans un pin, ça ne se loupe pas !

cocon loin
Un pin bien infesté !

VIV : En effet ! Vous étiez combien là-dedans au juste ?

Oh, peut-être deux ou trois-cents. Je n’ai pas pris la peine de compter voyez-vous !

cocon

VIV : Et vous étiez tout le temps en train de dormir ?

En fait, on dormait surtout de jour. De nuit il fallait quand même sortir se nourrir pour les plus affamées, et puis entretenir notre cocon. Mais dans l’ensemble, c’est bien normal que vous ne nous ayez pas vues ces derniers temps, nous nous sommes faites très discrètes !

VIV : Si je puis me permettre, vous ne nous aviez pas manquées ! Qu’est-ce qui nous vaut cette réapparition en force, d’un seul coup ?

Il se trouve que depuis quelques jours, il règne dans le pays viennois une météo qui me convient parfaitement : il fait 10 à 12 degrés, le sol se réchauffe, le soleil brille, mais pas encore trop fort… Le temps idéal pour une procession !

VIV : Une procession ! C’est donc une invasion militaire avec défilé que vous prévoyez ?

Tout de suite les grands mots ! C’est vrai que, tant que nous sommes chenilles, nous aimons bien rester en groupe : c’est l’instinct grégaire. Si une chenille perd le contact avec le reste de la procession et risque de se perdre, c’est toute la file qui s’arrête, et même qui recule de proche en proche pour récupérer la retardataire ! C’est pas beau la solidarité ? Si tout se passe bien, notre petite promenade à l’air libre ne durera pas longtemps : il nous suffit de trouver une zone de terre bien meuble, bien exposée au soleil, pour y passer les prochains mois, et vous n’entendrez alors plus parler de nous.

procession
Les chenilles du pin réinventent la queue-leu-leu

VIV : Si tout se passe bien… Il peut donc vous arriver des ennuis ?

Pas plus tard qu’il y a une heure ou deux, ma procession a fait une rencontre terrible : un chien ! Ces animaux sont décidément horriblement curieux, ils ne peuvent pas s’empêcher de venir coller leur truffe sur nous ou même d’essayer de nous avaler pour voir si nous sommes comestibles !

VIV : C’est vrai que du haut de vos quelques centimètres, vous ne leur faites pas bien peur…

Et pourtant, je vous assure que ce chien-là a regretté de nous avoir attaqué ! Il ne faut pas croire que nous sommes sans défense, voyez vous. Quand la colonie détecte une agression, elle réagit comme un seul homme… heu, une seule chenille plutôt ! Il se trouve que nous sommes dotées d’une arme redoutable : notre dos présente des zones particulières, appelées « miroirs », où sont implantés des poils urticants. Et quand je dis poil, il vaut mieux les regarder au microscope avant de rigoler ! Certes, ils ne sont pas bien gros, mais il s’agit de véritables petits harpons, dotés de barbillons qui empêchent qu’ils ressortent une fois plantés !

poils
Un miroir sur une chenille
poils microscope.png
Les poils vus au microscope

VIV : Hou là, en effet ! Et vous en avez beaucoup des comme ça ?

Oh, environ un million par chenille.

VIV : Un MILLION ?

Et je vous rappelle que nous sommes plusieurs dizaines à réagir en même temps ! En cas d’attaque, nos miroirs se relâchent et libèrent ces poils. Gare à celui qui frotte son museau sur nous à ce moment ! Que ce soit pas contact direct, ou parce que les poils libérés sont disséminés par le vent, il va se retrouver avec des milliers, des millions de harpons plantés dans la chair. Et dès que ces fragiles structures se brisent, elles libèrent notre arme secrète : une toxine terrible, la thaumétopoéine !

tomate.png

VIV : J’ai peur de ce que vous allez me dire ensuite.

Et vous avez bien raison ! Ce poison provoque une réaction d’hypersensibilité absolument démente, où qu’elle se répande. Si c’est sur la museau ou la langue, vous allez vite voir ce chien gonfler comme un ballon de baudruche et des lésions rouges apparaître sur ses muqueuses. Si des poils ont volé dans ses yeux, la toxine fore un véritable puits dans la cornée. Et s’il a eu le malheur de vouloir nous avaler, il est bon pour vomir tripes et boyaux !

Macroglossite
Œdème de la langue après contact avec les chenilles processionnaires.
Oedème oculaire
Œdème cornéen.

VIV : Mais enfin vous risquez de le tuer ! Tout ce que vous citez peut conduire à un choc anaphylactique, et c’est gravissime !

Je ne vous le fais pas dire, mais il n’avait qu’à nous laisser tranquilles ! On se défend comme on peut. Le pire, c’est que souvent, les propriétaires sont désemparés. Ils essaient de nettoyer les lésions à coup de compresses ou d’éponges : une erreur grave ! En frottant, ils cassent encore plus de nos poils urticants qui s’étaient plantés sans s’ouvrir, et augmentent la propagation de la toxine. Sans parler du risque de morsure… Et, évidemment, ils oublient de mettre des gants et se retrouvent avec des plaques rouges sur tout le corps.

lésions humain
Réaction humaine à la toxine des chenilles processionnaires.

VIV : En d’autre termes, la seule solution est d’appeler en urgence un vétérinaire de garde pour intervenir et éviter l’état de choc ! Et en attendant son arrivée, la seule chose à faire, c’est de rincer avec un jet d’eau pas trop violent les zones lésées… En portant des gants !

De toute façon, s’ils omettent d’appeler un vétérinaire, ces plaques rouges sur la langue, qui n’avaient peut-être pas l’air de grand-chose au départ, vont se transformer en cratères ulcérés où la chair est à vif, avant de nécroser en 24 à 48 heures… Croyez-moi, ce n’est pas joli à voir.

VIV : Vous avez quand même été bien sévère. Tout ça pour aller vous enterrer dans le sol !

Enfin, comprenez-moi, une fois enfouie, je n’ai plus qu’à attendre quelques mois, et à la fin de l’été je me transforme en papillon de nuit ! J’en rêve depuis si longtemps… Mais il faudra que j’en profite : j’aurai quelques jours seulement pour pondre, avant de mourir.

VIV : Pondre à nouveau ! Mais dites, il n’y a pas quelque chose à faire pour limiter votre propagation ? Ce n’est pas que je ne vous trouve pas sympathique, mais, comment dire…

Oh il y a bien des gens qui se chargent de détruire nos nids alors que nous sommes sans défense, en pleine journée ! Ils emploient parfois des traitements chimiques qui sont très polluants, si vous voulez tout savoir. De deux maux, il paraît que ce serait le moindre ! Mais la mairie de Vienne a choisi une alternative nettement plus écologique : elle a fait mettre en place des pièges à chenilles sur les troncs des pins infestés ou à risque.

VIV : Des pièges ? Ça ressemble à quoi ?

A une sorte de collier qui fait le tour du tronc. Il y pend un sac solide empli de terre. En y arrivant, nous pensons avoir trouvé l’endroit idéal pour nous transformer en chrysalides, et nous nous enfouissons gentiment. Jusqu’à ce qu’un agent spécialisé vienne décrocher le sac pour le détruire, chenilles comprises !

piège lamésange verte
Piège à chenilles processionnaires « La mésange verte »

VIV : Pas très drôle pour vous j’imagine, mais j’avoue que je ne peux pas vraiment vous plaindre… Aïe ! Mais… Que faites-vous ! Vous êtes folle !

Je vous avais pourtant prévenue… Qui s’y frotte, s’y pique !

Merci à M. Guillermo Sarnovich qui nous a permis d’utiliser les photos de son site « Pine tree doctor Mallorca », url ci-dessous !

Sources :

LES CHENILLES PROCESSIONNAIRES DU PIN : ÉVALUATION DES ENJEUX DE SANTÉ ANIMALE, Rivière, 2011

Crédits photos :

Report of poison in five dogs after contact with Thaumetopoea pityocampa, Oliveira and al, 2003

Pine tree doctor Mallorca

Ecopiège La Mésange Verte

Photo by treegrow on VisualHunt /  CC BY
Photo by Paul and Jill on Visualhunt.com /  CC BY
Photo by rabiem22 on Visual hunt /  CC BY
Photo by jeans_Photos on Visual hunt /  CC BY
Photo by Paul and Jill on Visual hunt /  CC BY

1 réflexion sur « Les confidences exclusives d’une chenille qui pouvait tuer ! »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close