Le chat qui délaissait les souris

Avertissement : pour des raisons de secret médical, les noms, situations et lieux ont été modifiés. Néanmoins, tout ce qui est décrit ici aurait pu se produire à l’identique lors d’une de nos intervention.

Déluge vient de la rue. Il a tout connu : les monstres métalliques qui crachent une fumée nauséabonde et vous tuent un chat de gouttière sans même s’en rendre compte. Les jours de famine, à écumer les poubelles sur les trottoirs en espérant trouver quelque chose de vaguement comestible – ou mieux, en espérant déranger une souris bien replète dont il se ferait un dîner. Les nuits froides en hiver, où il léchait ses plaies après une quelconque bagarre pour défendre son territoire. Les maladies, les infections, la douleur… Tout ça c’était son lot quotidien, jusqu’à ce qu’Elle arrive.

Au début, il Lui avait mené la vie dure. Pas question de se laisser apprivoiser si facilement ! Il lui avait rendu chaque mot doux en lui crachant dessus, chaque bol de nourriture Lui avait valut un grognement féroce, et chaque tentative de caresse s’était soldée par une griffade.

Mais elle était revenue, patiente, tranquille, parce qu’Elle avait décidé que ce serait lui, ce chat déjà adulte, avec une oreille en lambeaux, maigre et efflanqué. Lui et aucun autre. Et, petit à petit, il s’était laissé persuadé. Un jour de pluie battante, il s’était même laissé convaincre d’entrer dans son chez-Elle. Il avait goûté aux plaisirs de la vie de chat domestique : une gamelle toujours remplie, de l’eau fraîche à volonté, pas de concurrent contre qui défendre son territoire.

La paix.

Ça avait duré douze ans, quand même. Douze ans pendant lesquels Déluge s’était complètement habitué à sa vie en immeuble, à deux exceptions près : d’abord, il lui fallait en permanence un moyen de sortir de l’appartement. Il devenait très vite fou, enfermé. Alors Elle lui avait bricolé une chatière dans la porte du balcon, et une rampe en bois, munie de petits échelons, lui permettait de rejoindre le jardin de l’immeuble un étage plus bas, quand il le voulait. Et son deuxième « caprice » ? Les souris.

Ça, pour le coup, ça La rendait folle. Il La couvrait de ses cadeaux, un peu partout dans la maison : dans le tiroir à chaussettes, derrière l’évier, sous le canapé du salon… Un jour Elle avait faillit marcher sur un gros gras qu’il avait fièrement déposé sur le tapis de bain alors qu’Elle prenait sa douche. Comme tous les humains, Elle n’appréciait pas ses prouesses à sa hauteur : Elle avait crié, pesté, supplié, mais rien n’y avait fait. Chasser, c’était ce qu’il y avait de plus profondément inscrit en lui. Il était inimaginable qu’il arrête…

Elle ouvre la porte pour faire entrer une inconnue. Elle a un sac énorme sur le dos qu’elle se permet de poser à moins d’un mètre de Déluge. Celui-ci lève la tête, à peine, montre les crocs par principe, avant de se laisser retomber sur le côté. Sa respiration est laborieuse, chaque mouvement lui fait mal. A côté de son coussin, sur le balcon, il y a quatre gamelles, qui contiennent de l’eau fraîche, du lait qu’Elle change trois fois par jour, du thon en miettes et une pâtée appétissante. Mais Déluge ne remarque pas plus leur odeur qu’il ne remarque celle de l’intruse, qui déballe ses affaires. Une odeur de médicament, d’autres animaux… Une odeur de vétérinaire.

Elle l’avait emmené quelques fois chez le véto, quand Elle n’avait pas eu le choix… Une griffure qui dégénère en abcès, une boiterie qui ne passe pas… Dans la cage de transport, Déluge devenait fou. Il hurlait, faisait ses besoins sous lui, paniqué d’être pris au piège. La voiture ? Une torture. Le cabinet vétérinaire ? Disons simplement que chacun de ses passages avait laissé un souvenir cuisant. A la grande époque, on l’avait surnommé « la Terreur ».

Bien sûr, aujourd’hui, il aurait du mal à se défendre contre qui que ce soit. Mais Elle ne veut pas lui infliger la terreur du transport. Pas aujourd’hui. Pas pour… ça. Alors elle a fait appel à nos services. Je m’installe à côté de Déluge, je l’ausculte rapidement, mais sans geste brusque. A côté de moi, Elle parle, doucement, comme pour éviter de le déranger.

« Bien sûr, ça fait un moment que je savais que les reins étaient malades. Il perdait du poids, il buvait beaucoup… Mais il mangeait encore comme quatre ! Et puis, je sais pas, je sentais qu’il était « heureux de vivre », vous voyez ? »

Je hoche la tête en lui adressant un sourire compatissant, avant de retourner à mon examen. Déshydratation avancée, œil enfoncé, Déluge ne boit plus depuis deux jours m’apprend-elle. Elle n’en était pas sûre au début, alors elle a pris un jour de congé pour rester à ses côtés et le surveiller. Il ne mange plus rien non plus. Mais surtout, surtout…

« … ça fait déjà deux jours qu’il ne m’a pas ramené une souris. Je sais, ça peut paraître bête, mais ça n’est jamais arrivé… »

Ce n’est pas bête bien sûr. Ce que cette dame qui a les larmes aux yeux me dit, confirme tout simplement ce que mon examen me laisse voir.

Déluge est au bout du rouleau. Il s’est battu tant qu’il a pu, mais là, maintenant, il n’a même plus la force de protester quand je colle la capsule de mon stéthoscope sur sa poitrine.

Déluge va mourir.

Et malheureusement, les chats ne partent pas souvent paisiblement dans leur sommeil. Si on ne fait rien, j’explique à sa propriétaire, ça peut durer longtemps, et surtout, ce sera douloureux. Il lui faudrait de la morphine, des perfusions, des soins permanents pour éviter ça… D’un geste de la tête, Elle me dit non. Je ne fais que confirmer ce qu’elle savait déjà, et elle ne veut pas prolonger l’inévitable de quelques jours. Elle connaît Déluge tellement mieux que moi, et Elle sait que le moment est venu.

Elle reste pour l’anesthésie. Une toute petite injection dans la cuisse, que Déluge sent à peine. Elle le prend dans ses bras, et pour la première fois de sa vie, alors qu’il s’endort, bercé tendrement comme un chaton, il se laisse faire. Il se met même à ronronner, pendant quelques précieuses secondes.

Cinq minutes plus tard, un coup de tonnerre ne suffirait pas à le réveiller. Il respire paisiblement.

« C’est la première fois qu’il respire aussi bien depuis des semaines », me confie sa propriétaire avant de s’éclipser. Pour laisser aller ses pleurs, maintenant qu’Elle sait que ça ne le stressera plus. Parce qu’elle ne veut pas voir la deuxième injection.

Elle est tout aussi rapide que la première. L’agent anesthésique qu’elle contient est surdosé, il provoque un arrêt du cœur en quelques instants. Sans douleur.

Déluge s’endort pour de bon.

Alors que je le prends dans mes bras pour l’emmener, comme convenu, j’entends la voix de sa maîtresse, un peu étranglée, qui provient de la cuisine.

« J’espère qu’il y a des souris au Paradis des chats. »

Personnellement, j’en suis persuadée.

 

Crédit Photo :

Photo by WalkInfo on Visual Hunt /  CC BY-SA

2 réflexions sur « Le chat qui délaissait les souris »

  1. Oh c’est triste je ne sais pas trop quoi dire après la lecture de cette article . Apart qu’il est très bien rédiger et que je me suis senti dans la scène si je peux dire comme sa :/ . Qu’elle triste histoire .

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  2. Très jolie histoire, dans le sens où comment elle est racontée et j’ai beaucoup pleurer. Je comprend sa douleur. Merci.

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